Vendredi 20 janvier 2012
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LES PILULES
DANIEL MEUNIER
La puissante voiture s’arrêta le long du trottoir dans la rue étroite. Il faisait presque nuit. Dix huit heures venaient à peine de
sonner en cette fin de journée du 31 janvier. L’homme attendit quelques minutes assis au volant de sa voiture.
De temps en temps il se retournait pour voir si quelqu’un arrivait, mais la rue était déserte. Il poussa un long soupir et un sourire orna le coin de ses lèvres. Il se regarda dans le
rétroviseur, resserra son noeud de cravate, rajusta ses lunettes, puis il ouvrit la portière et descendit.
Un regard devant et derrière, tout était calme et feutré dans la nuit tombante. L’homme ferma son pardessus, sortit une cigarette et l’alluma. Il observa la boutique devant laquelle il
venait de stopper quelques minutes plus tôt. Elle n’avait rien d’une boutique moderne où la lumière vous aveugle et où l’on vante à grands renforts d’affiches publicitaires les denrées qu’elle
renferme au long de ses étalages.
Celle-ci était sombre : dans la vitrine un fauteuil était exposé, et sur la porte l’on pouvait lire :
Charles Ricoud antiquaire
L’homme hésita encore quelques secondes. Il semblait réfléchir à l’acte qu’il allait commettre. Que pouvait-il bien venir chercher dans ce magasin où, rien, sûrement, ne pouvait l’intéresser ? Il
paraissait avoir la cinquantaine. Son habillement et sa voiture laissaient supposer qu’il vivait plus que confortablement. P.D.G de quelque multinationale, patron d’une chaîne de restaurants, il
était certainement plus habitué à fréquenter les endroits chics et à la mode, que les magasins obscurs et en mal de clients. Pierre Dorsier, poussa la porte et une petite sonnerie retentit dans
le silence nocturne. Dans la pièce il y avait une table d’une époque difficile à définir avec justesse, et un bahut qui semblait un peu trop neuf. Une pendule fit entendre sept fois son tintement
grêle. Par réflexe, Pierre Dorsier, le patron d’une société d’import export, marié et père de deux enfants, et grand-père de quatre, retroussa légèrement sa manche gauche et regarda sa montre :
dix huit heures cinquante ; la pendule avançait de dix minutes. Pierre Dorsier, l’homme qui n’attendait plus rien de la vie : le pouvoir et l’argent avaient pratiquement assouvi tous ses désirs
les plus secrets, n’entendit pas les pas venant de derrière le rideau qui masquait l’entrée de l’arrière boutique :
– Bonsoir Monsieur, que puis-je faire pour vous être utile ?
– Bonsoir… Monsieur… J’ai appris… Disons… au cours d’une conversation… intime, que vous vendiez, outre des antiquités… des pilules… des pilules de rêve !
– Oh ! On vous a bien renseigné, en effet ! Mais, peut-être, ne vous a-t-on pas précisé que ces pilules valaient un prix assez élevé ?
– Si, si, et cela n’a vraiment aucune importance, croyez moi. Mais, que peut-on espérer de ces… pilules ?
– C’est très simple, dans le principe : choisissez votre rêve et, dans trois jours il se réalisera dans votre vie de chaque jour, seconde par seconde. Mais, attention : rien ni personne ne pourra
faire que celui-ci ne se réalise pas. Et, j’oubliais, en aucune façon ces pilules ne peuvent agir sur l’aspect physique de celui qui les consomme.
– Hum, hum… !
– Alors, quel rêve choisissez-vous ? Je peux vous proposer toutes sortes de pilules… Le rêve de l’homme riche et célèbre ? Le rêve de vacances sur une île déserte sous les tropiques ? Celui d’un
amour pour une belle et séduisante jeune femme, ou, jeune homme, suivant vos goûts ? Celui, encore d’un homme qui n’a jamais pu avoir d’enfants ? Mais là, il faudra attendre un peu… Ou, enfin, le
rêve de meurtre, de violence ?…
Pierre Dorsier roule très vite sur l’autoroute peu encombrée. Dans peu de temps il sera enfin dans sa luxueuse demeure. Au fond de sa poche, qu’il tâte avec d’infinies précautions, dans une
petite boîte, une pilule de couleur verte, attend… Dix mille francs pour un rêve d’amour. Il rêve déjà son futur rêve. Enfin quelque chose que son argent seul n’aurait pu lui offrir : l’amour, le
vrai, le viscéral, le grandiose. Il réfléchit à la procédure de divorce. Car sa femme, il s’en aperçoit aujourd’hui, ne l’a épousé que pour son argent : mariage de raison, unissons nos deux
familles ! Absurde…
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